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Scripto. Histoire du graphisme avant la modernité

Ch. 4. La table, la liste

abstract

Graphic artists, graphic designers and typographers seem to have emerged alongside the ever-complex notion of modernity, or at least alongside the movement towards a more self-aware industrialisation. This is the view of Robin Kinross, historian of typography and great defender of modernity, who places the beginnings of modern typography in the 17th century. But does this mean that we cannot talk about “graphism” before the establishment of this modernity and the practice of graphic designers and typographers designated as such? This is the untimely question that Thierry Chancogne, teacher and graphic design theorist, seeks to address by attempting to identify the moments of rupture in the long history of this discipline before it was even recognised as such.

L’inventaire du monde

Lorsqu’on voit aujourd’hui les livres offerts à plat sur les tables des foires ou les librairies – notamment anglo-saxonnes –, on ne pense pas forcément au fait que la table est, notamment en Asie, l’un des premiers supports horizontaux de reproduction de l’imprimé par la gravure sur bois – ou son origine redressée dans les incroyables stèles d’impression chinoises –, mais surtout que la première expression de l’écrit-inscrit est la forme tabulaire et diagrammatique1 de la liste, du tableau, de la tablette Fig. 1 Fig. 2.

Dans ces phases initiales des civilisations de l’écriture, au cours des quinze cents premières années de l’histoire écrite de l’humanité, les textes sont le plus souvent dans leur forme très différents de la parole ordinaire, et même de toute parole. La plus caractéristique de ces formes n’apparaît que rarement dans le discours oral (sauf parfois dans les rituels) : c’est la liste. […] la liste […] est plus proche du tableau […] ou de la formule2.
Jack Goody

Retrouve-t-on dans la liste un de ces commencements à la fois perceptifs et langagiers qui s’initient en tentant d’établir d’abord un état, un ordre, au moins un inventaire des choses ? Retrouve-t-on ici une forme de ces écritures sélectives dont parle Pierre Déléage3 ? Cette caractéristique formelle affirme-t-elle une spécificité de l’écriture au sens strict vis-à-vis de l’oralité ? On peut en tout cas se rappeler cette scène primitive qui vit Adam, comme dans un bien nommé générique d’ouverture, d’abord énumérer les noms et par là, en un sens, achever la perception des objets – en l’occurrence des animaux – que « celui qui est ce qu[’]i[l] est » faisait apparaître successivement sur la scène du monde Fig. 3.

L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs ; mais, pour l’homme, il ne trouva point d’aide semblable à lui4.
Genèse

À Uruk, au ıve millénaire [aux tout premiers moments de l’écrit], on a beaucoup de textes administratifs, comme aujourd’hui, et puis on a quelques textes scolaires et quelques listes de mots qui sont des efforts pour classer le monde selon les critères des signes d’écriture. […] Les tablettes avec les mots qui classent le monde, qui le placent sous la domination de l’homme sont beaucoup plus importantes que les tablettes administratives car elles sont dotées de colophons. Le propriétaire y appose son nom et dit : cette tablette m’appartient. Ce qui ajoute encore au prestige social et politique qui est le sien. […] Une bonne partie des textes savants portent encore, tout ou partie, les colophons qui y étaient inscrits5.
Jean-Jacques Glassner

La liste, la somme ou le recueil est, en même temps qu’un des étymons6 de la lecture, la forme obligée de l’apparition de la connaissance, de la naissance du monde à soi, de notre naissance au monde. Comme le souligne l’helléniste Marcel Detienne : « “Mentionner”, en grec, c’est “se souvenir” (mnēsthē̂nai) ou encore “donner un nom” (epimnâsthai)7 ». Comme le rappelle le spécialiste de l’information Yves Jeanneret, « toutes les activités intellectuelles, toutes les évolutions culturelles reposent sur le rassemblement des objets8 ». Com-prendre tient à la fois de l’intériorisation des phénomènes, du prendre avec soi, et de l’installation des apparitions dans un certain ordre, un ensemble assez structuré, un paysage, les unes avec les autres et au moins leur cadre d’avènement Fig. 4.

Il y a dans la liste une forme de linéarité génétique qui peut rappeler la structure linguistique de l’oralité, les items9 s’installant formellement successivement les uns après les autres. Ou plutôt la forme répétitive et précisément ordonnée des noms de la liste rappelle les « écritures orales » mémorielles et rituelles des sociétés traditionnelles : les généalogies tivs10, le Bagré lodagaa11, les katalogoi – ou récitations exhaustives – des vainqueurs des Jeux olympiques… Des énumérations rituelles qui fondent, pour Pierre Déléage, l’origine fonctionnelle des écritures sélectives sacrées et institutionnelles12. Des formulaires qui peuvent donner une idée de ces « écritures restreintes » des élites des débuts de l’écriture où cette dernière fonctionne aux côtés de l’oralité13. On peut penser ici à ces poèmes abécédaires médiévaux qui prennent la succession des moyens de la langue entre écrit et oralité14 comme structure d’une production littéraire totalisante où, comme l’écrit la spécialiste de la littérature courtoise Marion Uhlig : « tout se passe comme si le langage ordonné, en tant que succession de signes, reflétait la volonté divine d’organisation du monde15 » Fig. 5.

Le plan d’inscription

On considère souvent plus facilement que les signes déjà typisés des temps les plus anciens relèvent de ce qu’on peut appeler écriture quand ils se lient dans un effet spatial linéaire plus sensiblement attribué au phénomène linguistique vocal – caractérisé, selon les linguistes, entre autres par la linéarité. C’est déjà ce qu’engage le préhistorien André Leroi-Gourhan dans ses relevés des classes d’inscriptions relativement aux types de reliefs et aux défilés des grottes16. En tout cas, les premiers écrits au sens strict prennent souvent la forme tabulaire assez brutale et visiblement fondamentale de la liste. Les mots substantifs qui décrivent les substances du monde sont posés les uns par rapport aux autres et au cadre de leur support d’inscription. Ce qui peut être, du reste, un des plus simples modes de gestion de la dimension visuo-spatiale d’un texte essentiellement bi-dimensionnel Fig. 6.

Le plan de la table se distingue de la paroi ou du sol par la régularité de son état de surface et par l’économie de son format. Le plan de la table est à nouveau le temple17, c’est-à-dire la découpe dans l’immensité naturelle d’une superficie séparée et défrichée toute consacrée à la possibilité de l’apparition du sens. La table procède de la création d’une marque, du latin margo (frontière, bordure), distinguant un plan utile de ses marges, de ses parerga. La table est la création d’un champ du vivant humanisé soit, dans nos cultures de la séparation, d’un espace opposé au vivant naturel non humain. Une surface de travail qui, parce qu’elle est pourtant vivante à sa façon, possède ses propres dimensions en miroir des nôtres, comme le plan originel décrit par Vassily Kandinsky, dont ce n’est pas le côté droit qui fait face à celui du regardeur ou du scripteur, mais « son côté gauche ».

[…] la caractéristique majeure de l’écriture, en tant qu’elle est relativement autonome par rapport au langage oral, est précisément d’être fondée sur des caractéristiques tabulaires et non plus linéaires18.
Jean-Marie Klinkenberg

Que signifie parergon ? On peut le rapprocher du mot œuvre (ergon). C’est un hors d’œuvre, un élément qui se tient au bord de l’œuvre, à côté, un accessoire, un reste, quelque chose d’insolite. Le discours philosophique s’en méfie, car il écarte du sujet principal. Bien qu’il ne soit pas complètement étranger à l’œuvre, il est à la limite, en marge. Il fonctionne comme un cadre, un quadrillage, une sorte de garde-fou […]19.
Jacques Derrida

Nous considérons comme plan originel la surface matérielle appelée à porter le contenu de l’œuvre […]. Le « haut » évoque l’idée d’une plus grande souplesse, une sensation de légèreté, d’ascension et finalement de liberté […]. Le « bas » agit à l’opposé : densité, pesanteur, contrainte. Plus on approche de la liste inférieure du [plan originel], plus l’atmosphère se fait dense […]. Le côté « gauche » du P.O. [face à notre droite] évoque l’idée d’une plus grande souplesse […]. Nous retrouvons ici les valeurs du « haut » […]. La « souplesse » du « haut » possède un plus haut degré que celle de la gauche […]. La « droite » est pour ainsi dire la prolongation du « bas » – prolongation subissant le même affaiblissement20.
Vassily Kandinsky

Une frontière se présente de façon tangible, mais elle ne doit pas nécessairement être marquée sur le « sol ». Elle se définit plutôt par l’homme même, qui devient porteur de signes « frontaliers ». Cela passe par les motifs tatoués, les peintures et déformations corporelles, la parure, le costume, la langue, la cuisine, le mode de vie, bref la « culture » en tant qu’ensemble de biens matériels, de traditions, de mythes, etc.21
Wilhelm Emil Mühlmann

Lorsqu’ils s’installent dans cette étendue dédiée, les mots qui valent pour les choses sont composés : posés les uns avec les autres et en relation avec l’espace assigné souvent rectangulaire de l’empagement. Ils se repèrent relativement par la structure souvent orthogonale et normée du « cadre » de la représentation. En haut, en bas, à droite, à gauche, au-dessus, en avant, sur le côté, au centre, à la suite, dans la première, la deuxième colonne Fig. 7 Fig. 8 . La composition est souvent structurée par la ligne, par les points remarquables, les régularités de la surface d’inscription qui est plus qu’une forme, un format. La composition pose avec. Avec ses propres normes, ses effets d’alignement, ses centres de gravité. Avec ceux du plan d’inscription et ses éventuels tracés régulateurs, ses rythmes, sa grille, sa réglure22 Fig. 9. Les mots se rangent par leur centre, par leur extrémité droite ou gauche, par leur simple proximité. Ils se succèdent et s’articulent plus ou moins géométriquement et numériquement selon les deux dimensions de l’espace du plan, du champ, de la table. Ou plutôt de leur relevé vertical dans le face-à-face frontal avec la morphologie et la visualité humaines : dans le champ visuel, le paysage, la page, le tableau ou la stèle. Les figures du monde s’affirment vis-à-vis du fond, de la scène, du support d’abord plat de la représentation qui est le fond-fonds des possibles d’où les figures peuvent surgir. Où elles peuvent s’installer.

La composition ordonne, organise. Elle calcule. Elle fonde les classes et les hiérarchies de ce qui est perceptible et manipulable en situant, par rapport aux deux dimensions du plan et de la configuration-commensurabilité hautement symbolique du corps humain, les objets visuels que sont les mots – même quand ils ne relèvent pas d’une figuration trop évidente. C’est-à-dire que d’emblée – et bien avant le fameux « coup de dés » mallarméen23 – la grammaire linguistique inscrite se compose de diagrammatique plastique, spatiale, symbolique et corporelle.

On peut aisément constater que les sémiotiques s’appuyant principalement sur l’ouïe privilégient les syntaxes linéaires (où les informations [même superposées en strates] se présentent pour être traitées les unes après les autres), et que celles qui exploitent la vision font un usage des syntaxes tabulaires où l’on traite simultanément un certain nombre d’informations, simultanément autorisées par la puissance du canal. Les esthéticiens avaient déjà été attentifs à cette distinction, eux qui distinguaient d’un côté les arts du temps – avec les productions verbales ou la musique – et de l’autre les arts de l’espace, avec la peinture, le dessin ou la sculpture. […] Ainsi, en passant par la modalité sensorielle qu’est la vision, les énoncés linguistiques conservent-ils leur caractère linéaire, tout en acquérant un caractère de tabularité que leur confère leur spatialité24.
Jean-Marie Klinkenberg

Les topogrammes sont une des composantes de l’espace graphique, qui englobe le support de l’écrit et les codes graphiques qui permettent à l’écrit d’y faire sens. L’espace graphique est constitué de l’emboîtement d’espaces les uns dans les autres (du plus simple au plus complexe) : Lignes d’écriture […] ; Page […] ; Volume […] ; Hyperespace […]25.
Jacques Anis

La liste

On peut, pour préciser et étoffer notre propos, suivre la façon dont l’anthropologue Jack Goody a déployé de façon très productive les sens très polysémiques du mot anglais list26.

Le premier sens qu’il repère est lié au fait d’écouter : listening. Goody inscrit l’origine de l’écrit dans une esthétique de la réception confirmant ce que dit le poète Henri Meschonnic d’un écrit d’abord en charge, peut-être pas autoritairement, mais au moins classiquement, de « rendre visible la parole », mais de l’ambition peut-être plus ouverte et plurielle de « rendre visible l’écoute27 ».

La deuxième signification que repère Goody est liée à l’idée de désir, de soif de vivre ou d’agir plus ou moins sexuelle, en anglais lust, lusting. L’écrit se déploie ici dans la dynamique du manque ou du trop -plein, de la projection, du besoin de sens et d’excitation tout autant des capteurs sensoriels locaux que des complexes réseaux neurologiques de l’intellection. Si le désir est étymologiquement lié au dé- privatif de l’étoile sidus, le pouvoir peut-être sidérant du signe écrit est de valoir pour un son, un signifié, une présence, une référence qui sont absents et de les engager dans un rapport avec d’autres sons, d’autres mots, d’autres substances. De les articuler à des actions situées, à des sujets, des verbes, dans une production, une signification. Ce que les linguistes peuvent appeler une copule.

Le signe participe du besoin tout à fait fondamental de la construction d’une réalité figurale qui « nourrit l’œil », qui répond à ce que Sigmund Freud appelle la pulsion assez sexuelle de regarder, de montrer28. Et l’on peut penser ici à l’approche écologique de la constitution du champ visuel si bien incarnée par la fleur de la Psychotria elata . Une image frappante de bouche pulpeuse qui peut nous rappeler qu’en hébreu, le mot saphah qui désigne la parole, les échanges intelligents – mais aussi la rive ou rivage, la frontière et la reliure – qu’on rapporte dans notre langue à l’organe de la langue, désigne en propre la lèvre. Une écologie de la perception développée par le psychologue James Jerome Gibson29 qui fait de chaque signe-objet une invite, une promesse, une relation désirante (affordance). On se rappellera alors cette généalogie féconde de la page-pagus-pays plantée de lignes-blocs-paginae-treilles, promesses d’ombre protectrice mais surtout de nourritures, de boissons et d’ivresse plus ou moins spirituelles30. Liber désignait chez les anciens Italiques le dieu de la fertilité, de la libido, de « l’esprit procréateur libre de s’accomplir sans restriction ». Chez les anciens Grecs, le rite de libération d’un esclave est accompagné par la libation, l’acte de « boire de l’eau ou du vin31 ». En tout cas, avec la question du désir, on réintroduit les premières formes de l’inscrit dans la thématique plus générale – et peut-être englobante et confuse – des « machines désirantes » de la signification32. Pour paraphraser le psychologue Paul Watzlawick sans, on l’espère, trop le trahir, « on ne peut pas ne pas signifier33 ». L’écriture au sens strict d’inscription n’apparaît pas seulement dans l’administration comptable des échanges intéressés ou dans l’observation stricte des rites oraux mais plus généralement dans l’exigence fondamentale et le « désir-besoin-pulsion-poussée » de la construction-dépense et du partage linguistique ou sémiotique du réel qu’on appelle réalité.

Regarder soi-même un objet étranger (plaisir actif de regarder) – Objet à soi regardé par une tierce personne (plaisir de montrer, exhibition)34.
Sigmund Freud

Ce que l’animal fournit à l’observateur ne relève pas seulement du comportement mais de l’interaction sociale. Quand l’un bouge l’autre le suit. Chaque séquence d’action entraîne l’autre dans une sorte de réponse comportementale. Toute interaction sociale relève d’un genre – sexuel, maternel, compétitif, coopératif. Il peut tenir de l’entretien du lien social, du jeu et même de la conversation humaine.

[…] Les vieilles notions de stimuli et de réponses sociaux, de pulsions biologiques et d’instincts sociaux sont désespérément inadaptés. La compréhension de la vie avec les créatures qui nous accompagnent dépend d’une description adéquate de ce qu’elles nous offrent suivie d’une analyse de la manière dont leurs offrandes sont perçues. 35.
James Jerome Gibson

Leur langage [des fleurs] est lié à leur inexprimable présence réelle, celle du beau comme de l’obscène, celle de leurs corolles fragiles, de leurs flétrissures criardes, et du sacrilège immonde qui les habite36.
Georges Bataille

Le comportement n’a pas de contraire. Autrement dit, il n’y a pas de « non-comportement », ou pour dire les choses encore plus simplement : on ne peut pas ne pas avoir de comportement. Or, si l’on admet que dans une interaction, tout comportement a la valeur d’un message, c’est-à-dire qu’il est une communication, il suit qu’on ne peut pas ne pas communiquer, qu’on le veuille ou non37.
Paul Watzlawick

Jack Goody envisage ensuite un troisième sens lié à la notion de limite, au « bord », au « liseré », à « l’ourlet du vêtement ». « To enter the lists (“entrer en lice”) signifie pénétrer dans l’aire délimitée pour le combat. » Et l’on retrouve la question de la délimitation des zones de sens, mais aussi de la circonscription du lieu du combat, du moins du questionnement d’un sens plus ou moins inscrit, de sa prolongation, de sa diffusion, jusqu’au diffus, jusqu’au dissensus et à la confusion. Tout signe doit être supporté techniquement et il n’y a pas loin des tablettes d’argile mésopotamiennes aux papyri égyptiens, grecs et romains ou aux écus de l’héraldique38 des chevaliers entrant dans le pré bien délimité pour le combat toujours symbolique. Le phylactère du grec phulattein (φυλάσσειν : monter la garde, garder, protéger, garder du mal)39 qui reprend l’oralité médiévale sur les écrits des volumina (rouleaux de papyrus) est d’abord, comme le savent bien les téfilines des traditions juives, un bandage, une boîte, une enveloppe, une bulle Fig. 10. Mais ce lieu fermé de protection est aussi une amulette, un reliquaire. Il contient et définit le lieu décisif où peut agir le pouvoir de l’inscrit. L’héraldique désigne d’abord l’activité du héraut, représentant et témoin plus ou moins graphiste du chevalier médiéval et responsable de ses armes, c’est-à-dire non seulement de ses outils de combat mais aussi de ses représentations symboliques inscrites, de son écu, de ses armoiries . Le héraut, homme-signe bien nommé écuyer ou page – au masculin40 – annonce le cri, la devise, la légende du chevalier se présentant pour le tournoi. Il porte le manteau, le pavillon, les déclarations guerrières et les sommations écrites. Mais l’héraldique est aussi cette science très graphique et identitaire du découpage de la surface du blason, de la composition hautement signifiante des émaux-couleurs et des figures. Il n’y a pas loin de l’écu et de ses écritures à la construction réglée du château fort ou à la distribution ordonnée de ses terres arables.

COMMENT DÉFINIR UN LANGAGE               DÉFINISSEZ-LE PAR SES LIMITES                DES DEUX CÔTÉS LE SILENCE BORDE LA PAROLE               DÉFINISSEZ-LE PAR SES OBSTACLES                DES DEUX CÔTÉS LE BRUIT BORDE LA PAROLE41
David Antin

La surface de l’écu dans laquelle se trouvent les figures est appelée le champ42.
Johannes Baptist Rietstap

On trouve les proportions géométriques de l’écu en divisant sa largeur en sept parties égales. On ajoute une partie de plus pour sa hauteur, ce qui forme un carré. Les angles d’en bas sont arrondis d’un quart de cercle dont le rayon est d’une demi-partie, deux quarts de cercle de même proportion au milieu de la ligne horizontale d’en bas se joignent en dehors de cette ligne et forment la pointe43.
Johannes Baptist Rietstap

Puis Goody en arrive au « sixième sens » du mot « liste » dans son Oxford English Dictionary « qui dérive probablement du troisième : “bande” de papier ». Soit un  « catalogue ou rôle fait d’une rangée ou d’une série de noms, de figures, de mots, etc. ». C’est-à-dire que la conscription désirante des prononcés et des entendus est dans un premier temps une juxtaposition brute dans l’espace consacré de l’inscrit. Un compte sans apprêt, un recueil apparemment désarticulé, du moins discontinu, un inventaire nu, l’état du « trésor des signifiants44 » et le vertige de ses potentialités qu’exploitera dans les années 1960 l’esthétique conceptuelle de la liste ou, selon la terminologie de l’historien de l’art Benjamin Buchloh, l’« esthétique de l’organisation administrative et légale et de la validation institutionnelle45 ». Comme lorsqu’on déballe avec un minimum de rigueur ses jouets ou sa bibliothèque, que l’on établit le registre de sa boîte à outils, que l’on dispose les objets avec l’espoir naïf d’atteindre à une absolue objectivité. Goody évoque au sujet des listes des tablettes mésopotamiennes les notions de « liste lexicale », d’« inventaire des concepts ». Il parle à l’écrit de « proto-dictionnaire », d’« encyclopédie embryonnaire ». Et l’on doit avoir à l’esprit que ces signes oraux puis inscrits « contiennent » le monde, selon la belle expression du philosophe Daniel Bougnoux : c’est-à-dire qu’ils nous donnent accès à un réel devenu réalité tangible et construite, mais qu’ils nous en protègent aussi, qu’ils nous en séparent, qu’ils la conservent dans une distance relative, peut-être de considération.

Toi qui es assis sur le trône et qui tiens les tablettes d’écriture dans la main, lis, néme [(distribue)]la liste pour qu’on apprenne s’il y a des absents parmi ceux qui ont prêté serment46.
Sophocle

Comme forme culturelle, les bases de données représentent le monde comme une liste d’items et refusent de les ordonner. Au contraire, une narration crée des relations de cause à effet et des trajectoires au sein d’items ou d’événements apparemment dépourvus d’ordre. Par conséquent la base de données et le récit (narrative) sont des ennemis naturels47.
Lev Manovich

[Les signes] nous servent à contenir le réel, aux deux sens de ce verbe remarquable qui veut dire à la fois « mettre à distance » et « envelopper48 ».
Daniel Bougnoux

Comme on l’a évoqué déjà, le compte relève pourtant aussi du conte49. La scène primitive du rassemblement ne tarde pas à se composer de hiérarchies, de relations, de parcours, de temporalités, d’une narration, d’une symbolique. « Dans la langue ancienne, [liste] désigne plus particulièrement un catalogue indiquant les noms des personnes ayant les mêmes fonctions ou associées au même objet. » Goody souligne bientôt la notion de « chronologie50 » ou de « géographie51 » liée au décryptage des items de la liste : l’idée d’une rétrospective, d’un plan de route, d’un classement hiérarchique, d’une logique formelle visuelle52. Il évoque même les listes de « généalogies », de « plantes cultivées ou d’animaux » intervenant dans « certaines situations rituelles53 » qui peuvent évoquer les séquences des écritures sélectives attachées dont parle Pierre Déléage, et cette façon dont l’ancienne littérature orale impose aux « techniciens du sacré54 » des textes oraux à respecter scrupuleusement – et en un sens, les premières écritures picto-logographiques des listes relèvent d’une forme sélective de l’écriture : elles ne consignent pas tout le texte et imposent un ordre de lecture signifiant Fig. 11

Le scribe, délibérément, intentionnellement, commence « par le haut, avec les dieux, les demi-dieux et le roi ; il continue avec l’humanité en commençant par les rangs les plus élevés et en descendant jusqu’au plus humble métier d’homme libre, celui de berger ». L’auteur vise donc une certaine « rationalité dans sa classification » ; il adopte un ordre de rangement qui va du plus haut au plus bas, et aussi du général au particulier ; pour la liste des villes de Haute-Égypte il suit un ordre qui va du nord vers le sud. […] il y a des oppositions binaires, des concepts allant par paires : par exemple « obscurité » et « lumière55 ».
Alan Henderson Gardiner

Il y a de grandes différences entre les narrations (narratives) et les bases de données. Les histoires sont linéaires. Elles sont pleines de chronologies complexes alors que les bases de données ont des entrées qui peuvent être reliées de toute manière possible. Les banques de données sont arrivées bien avant les ordinateurs même si ces derniers en ont fait une partie essentielle des fonctions économiques et sociales aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est que la narration semble intrinsèque à l’espèce humaine. Toutes les cultures, en tout moment, en tout lieu, ont utilisé la narration. Aujourd’hui les humains sont confrontés à une ressource additionnelle aux côtés des récits. Je pense, contrairement à Lev Manovich, que récits et databases ne sont pas des ennemis naturels mais des combinaisons synergétiques. Avec la lecture électronique, de nos jours beaucoup d’œuvres de littérature créent des récits à partir de banques de données56.
Katherine Hayles

Lorsque le sermon s’achève et que le prophète Kenekuk a, encore une fois, décrit les coordonnées spatiales du monde à venir, l’assemblée se met à chanter à l’unisson et entame une danse circulaire. Le chant est le même, au mot près, chaque dimanche. Tous s’adressent au Grand Esprit, le priant de leur accorder la bénédiction et la rédemption de leur cœur, de leur chair, de leur vie, de leur nom et de l’humanité entière. L’hymne est répété plusieurs fois et, à chaque reprise, les chanteurs progressent sur le chemin qui les mène au ciel : ils commencent sur terre, puis s’avancent vers la porte de la Maison du Père, pénètrent à l’intérieur, marchent sur le sol et atteignent enfin le Grand Esprit. Chaque membre de l’assemblée lit cette longue litanie sur une petite planche de bois qu’il tient à la main, planche sur laquelle le prophète lui-même a gravé une série ordonnée de signes57.
Pierre Déléage

Quand le Baal Shem Tov avait une tâche difficile à accomplir, il se rendait à un certain endroit dans la forêt, allumait un feu et se plongeait dans une prière silencieuse ; et ce qu’il avait à accomplir se réalisait. Quand, une génération plus tard, le Maggid de Meseritz se trouva confronté à la même tâche, il se rendit à ce même endroit dans la forêt et dit : « Nous ne savons plus allumer le feu, mais nous savons encore dire la prière » ; et ce qu’il avait à accomplir se réalisa. Une génération plus tard, Rabbi Moshe Leib de Sassov eut à accomplir la même tâche. Lui aussi alla dans la forêt et dit : « Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystères de la prière, mais nous connaissons encore l’endroit précis dans la forêt où cela se passait, et cela doit suffire » ; et ce fut suffisant. Mais quand une autre génération fut passée et que Rabbi Israël de Rishin dut faire face à la même tâche, il resta dans sa maison, assis sur son fauteuil, et dit : « Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne savons plus dire les prières, nous ne connaissons même plus l’endroit dans la forêt, mais nous savons encore raconter l’histoire » ; et l’histoire qu’il raconta eut le même effet que les pratiques de ses prédécesseurs58.
Légende hassidique d’après Gershom Scholem

Goody en vient à évoquer, en l’articulant à la dimension d’outil visuel tabulaire, la dimension morphologique de la liste. La liste « suppose un certain agencement matériel, une certaine disposition spatiale […] elle a un commencement et une fin bien marqués, une limite, un bord, tout comme une pièce d’étoffe. Elle facilite, c’est le plus important, la mise en ordre des articles par leur numérotation, par leur son initial ou par catégories ». Il insiste enfin sur la distinction du langage parlé, fluide, connecté et inséré dans un contexte et de cet agencement qui a pour effet de séparer les concepts, non seulement du contexte dans lequel s’insèrent toujours, ou presque, les énoncés oraux, mais aussi les uns des autres59. Et l’on pense à nouveau à cette façon de structurer le plan d’inscription en fonction de la structure du regardeur-lecteur, avec par exemple ces marges de tête ou de pied, mais aussi à cet « homme lettre » que propose le typographe Geoffroy Tory60, à ces listes médicales « de la tête aux pieds » Fig. 12. Mais on songe encore plus généralement à ce qui permet cette organisation : au fonctionnement para- ou intertextuel du langage, et par exemple à l’abréviation du renvoi « cf. », du latin confer, impératif latin du verbe conferre, signifiant à la fois réunir et comparer61. On songe au blanc qui, selon les typographes Fernand Baudin ou Jan Tschichold62 après Stéphane Mallarmé, est une expression typographique au même titre que les lettres agencées en mots, phrases, blocs, paragraphes, textes. On songe à toutes les configurations signifiantes de l’inscription diagrammatique dans l’espace de la page avec ses indications des valeurs du texte accusées par ses traitements de corps, de police, d’italique, capitales, petites capitales, souligné, espacé, etc. ; par ses regroupements en blocs assignés en fonctions distribuées et composées : texte de labeur, titre courant, rubrique, légende, glose, note, appel de note, etc.

Les effets spatiaux sont liés à la nature des supports, à la technique et aux conventions d’inscription. La tablette mésopotamienne est majoritairement plus large que haute, son revers est le plus souvent incurvé de sorte à ne pas écraser son texte en la tenant dans la main. On l’inscrit généralement en rangées organisées de droite à gauche, etc.63 La forme du sonnet n’est pas celle de la ballade, du rondeau, du pantoum64… Les premières écritures grecques et romaines ne connaissent pas l’agglomération distinctive du « mot graphique » isolé par un blanc, un point… Fig. 13 Fig. 14 Selon l’expression de Stéphane Mallarmé, le vers fait de plusieurs « vocables […] un mot total, neuf, étranger à la langue65 ». Il scande le texte en formules rythmiques et métriques assez précises, en suites de lignes de longueurs plutôt définies séparées par des blancs, des retours à la ligne suivante. On n’écrit pas de la même façon à différentes époques, sur une tablette de cire, un smartphone ou sur une charte de chancellerie. Mais à chaque fois, du moins pour l’instant – et malgré les merveilleuses tentatives numériques conduites par la graphiste Muriel Cooper d’Information landscapes tridimensionnels des années 1990 Fig. 15 –, les répartitions signifiantes écrites s’organisent matériellement de manière spatiale par rapport aux deux dimensions d’un support plutôt délimité et assez plan. Une table au support dégagé et régulier comme l’étaient déjà en un sens – redressé, chantourné ou renversé – les parois de certaines grottes ornées lissées par les dynamiques hydrauliques mais aussi par l’acidité des déjections et des respirations des chauve-souris66.

Des psychologues cognitifs comme Thierry Olive soulignent « la dimension visuo-spatiale » de l’écriture67. Le découpage d’un texte en paragraphes tient par exemple bien sûr de son analyse sémantique mais aussi de la nature purement visuelle de la régularité usuelle – et en un sens, rationnelle – de sa découpe en encombrements plutôt égaux. Le réglage de la longueur de ligne, soit du nombre de signes distinctifs de l’écrit regroupés en un même ensemble visuel, répond aux contraintes du fonctionnement de notre appareil visuel et aux capacités de notre mémoire. À ce qu’on peut appeler un empan : des valeurs limites sans doute en partie contextuelles des potentialités de traitement de l’attention et de l’intégration visuelle. Le fait que les lecteurs sur ordinateur aiment à imprimer leurs textes pour les relire dans le contexte de la page papier peut s’expliquer par de simples habitudes de lecture, mais aussi par le fait que la matérialité peut-être accusée du support, l’échelle fixée du caractère et du gris typographique renforcent le repère bidimensionnel des marges et leur effet d’amortissement optique du passage de la densité destinée du texte à l’ouverture dilatée du monde.

Les « stratégies d’écritures visuo-spatiales » sont aussi à l’œuvre dans la genèse du texte. Par exemple lorsque l’écrivaine Bernhild Boie envisage la construction de certains brouillons de poèmes de Hölderlin « comme si l’idée du poème se présentait à [lui] d’emblée comme un volume à organiser et un espace à remplir68 » Fig. 16. Les psychologues Andrew W. Ellis, Andrew W. Young et Brenda M. Flude montrent l’importance des repères spatiaux bidimensionnels dans l’écriture et la lecture69. Un patient atteint de lésions au pariétal droit tendra à négliger son côté gauche et les lettres ou les mots qui y sont situés. Il aura du mal à entamer ou à retourner au début des lignes des textes occidentaux. Il pourra lire « message » à la place de « passage ». Il laissera une large marge gauche béante et commencera à la droite du support. Toute sa mémoire visuelle et « tactilo-kinesthésique », centrale dans le dessin de la lettre et du texte, en sera affectée. Jan Tschichold défendit notamment, dans les années 1920, l’idée d’une Neue Typographie au travers du fait qu’elle pourrait être « la première à atteindre la dérivation des apparences du texte et de ses fonctionnements70 ».

[…] l’écriture et le classement systématique qu[e la liste] permet ont eu un effet déterminant dans le développement de la chirurgie : les différents genres de plaies, de fractures, de luxations y sont présentés dans un ordre relativement méthodique qui devait devenir l’ordre généralement admis : a capite al calcem, de la tête aux pieds71.
Jack Goody

[…] je veulx cy bailler par escript toutes les lettres ainsi qu’elles se doibvent appliquer aux neuf Muses & leur sequelle, & aux dits lieux plus notables du corps humain, afin que plus facilement on puisse voir & cognoistre leur bon accord ensemble. Celluy accord est tel qui s’ensuyt. B. Vrania. L’oeuil dextre./ C. Calliope. L’oeuil senestre./ D. Polymnia. L’oreille dextre./ F. Melpomene. L’oreille senestre./ G. Clio. La narine dextre./ K. Erato. La narine senestre./ P. Terpiscore. La bouche./ Q. Euterpe. Le lieu pour decharger le ventre./ T. Thalia. Le membre naturel a uriner. L. Musica. Le Cerveau./ M. Astronomia. Le poulmon./ N. Arithmetica. Le foye./ R. Geometria. Le cueur./ S. Rhetorica. La ratte./ X. Dialectica. Le nombryl./ Z. Grammatica. Le penyl. A. Iusticia. La main dextre./ E. Fortitudo. La main senestre./ I. Prudentia. Le pied dextre./ O. Temperantia. Le pied senestre. V. Pasythea. L’espaule dextre./ Y. Egiale. L’espaule senestre./ H. Euphrosyne. Le cropion. Les lettres ainsi logees que voyes cy dessus, ne sont pas logees en leur ordre Abecedaire quon tient communement, mais tout a mon essient les ay mises & appliquees selon ma petite Philosophie, pour bailler a cognoistre que leur nature & vertus veult quelles soient meslees les unes avec les autres72.
Geoffroy Tory

…devant appliquer un regard aux premiers mots du Poème pour que de suivants, disposés comme ils sont, l’amènent aux derniers, le tout sans nouveauté qu’un espacement de la lecture. Les « blancs », en effet, assument l’importance, frappent d’abord. […] Ajouter que de cet emploi à nu de la pensée avec retraits, prolongements, fuites, ou son dessin même, résulte, pour qui veut le lire à haute voix, une partition73.
Stéphane Mallarmé

L’armature intellectuelle du
poème, se dissimule et – a lieu – tient dans l’espace qui
                                 isole les strophes et
parmi le blanc du papier ; significatif silence qu’il
n’est pas moins beau de composer que les
vers74.
Stéphane Mallarmé

Dans la composition, les « blancs » sont aussi importants que les éléments d’impression75.
Jan Tschichold

Voici une démonstration des mouvements spatiaux qui créent une relation hiérarchique [du texte]. Chacune des lignes suivantes [qui se réduisent en même temps que le corps des caractères] se retire et change de fonction pour suggérer l’intégration d’une nouvelle relation aux lignes qui l’entourent76.
Johanna Drucker

[La] peur superstitieuse [de James Joyce] du nombre 13 est bien connue. (« Cette année va m’apporter d’innombrables problèmes », écrivait-il en 1921 à Harriet Beacher Weaver, ajoutant entre parenthèses : « 1+9+2+1 = 13 »). Sa mère était morte le 13 août 1903 et quand il publia dans Dix sous de poèmes celui qu’il avait consacré à sa disparition, il le plaça à la 13e position dans le recueil, avec un titre « Tilly » qui évoque une expression anglaise (« Twelve and a Tilly ») qui signifie « treize à la douzaine ». Ce texte composé de douze lignes, plus une pour le titre, reconnaît en même temps qu’il dénie au nombre treize sa réalité menaçante et tout ce qu’il évoque. Le prix du recueil était d’un shilling, soit 12 pences pour 12 poèmes, le treizième par conséquent était gratuit77.
Donald Francis McKenzie

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